Accueil Actualité « Nous, écologistes, sommes les promoteurs de ce que nous appelons la « décentralisation différenciée ». »

« Nous, écologistes, sommes les promoteurs de ce que nous appelons la « décentralisation différenciée ». »

Délimitation des régions et élections régionales et départementales

Ronan Dantec

Dossier législatif

 

M. Ronan Dantec. Monsieur le président, monsieur le secrétaire d'État, monsieur le président de la commission spéciale, monsieur le rapporteur, mes chers collègues, voici que nous examinons en nouvelle lecture le projet de loi relatif à la délimitation des régions, aux élections régionales et départementales et modifiant le calendrier électoral.

Les péripéties de ce texte en disent long sur la difficulté à aborder le débat, pourtant essentiel, de l'organisation institutionnelle de notre pays et de la nécessaire réforme territoriale. Du reste, ce sujet qui nous occupe depuis un certain temps va continuer de nous occuper, puisque, dès demain, nous commencerons l'examen en séance publique du projet de loi portant nouvelle organisation territoriale de la République.

Comme Henri Tandonnet vient de le souligner, et comme nous le pensons tous, nous n'avons pas fait les choses dans le bon ordre : à l'évidence, il fallait débattre d'abord des compétences, puis de la taille, et non l'inverse. Aurions-nous procédé dans l'ordre, certaines des difficultés que nous rencontrons aujourd'hui ne se seraient pas posées de la même manière.

Nous, écologistes, sommes les promoteurs de ce que nous appelons la « décentralisation différenciée ». Nous défendons une décentralisation véritable, qui prenne en compte les spécificités des territoires. La différenciation que nous appelons de nos vœux concerne bien entendu l'exercice des compétences, dont nous parlerons dès demain, mais aussi la composition même des territoires et leurs limites géographiques.

En effet, ménager de la souplesse dans les délimitations territoriales nous semble fondamental pour que les collectivités territoriales de notre pays présentent des configurations adaptées aux réalités du vécu des habitants, cohérentes avec les coopérations existantes entre les acteurs des territoires et respectueuses de la diversité, de l'histoire, des cultures et des dynamiques économiques.

C'est pourquoi le groupe écologiste a présenté, au fil des lectures du projet de loi, de nombreux amendements répondant à la nécessité d'adapter les limites territoriales aux réalités et aux aspirations des habitants dans leur volonté de vivre ensemble, de « faire territoire » ; au cours de cette nouvelle lecture, qui sera la dernière, je défendrai encore deux amendements sur des questions que nous jugeons essentielles, étant entendu que, pour ce qui est des modifications des limites territoriales, le projet de loi est inacceptable en l'état.

Nous avions dit « souplesse » et nous avions même pensé que les compromis trouvés au Sénat ne seraient plus remis en cause, ce qui n'a malheureusement pas été le cas.

En ce qui concerne le droit d'option permettant une carte plus fine, qui remédie aux absurdités du découpage technocratique des années cinquante, nous savons bien que la procédure existante pour le rattachement d'un département à une autre région est totalement inapplicable Le Gouvernement et le Parlement avaient indiqué dès l'origine leur volonté d'assouplir le dispositif. À cet égard, la version modifiée du projet de loi adoptée par le Sénat en première lecture constituait déjà un compromis. (M. le président de la commission spéciale approuve.)

Seulement voilà : l'Assemblée nationale, soutenue et même inspirée par le Gouvernement, est revenue en arrière, au nom de je ne sais quelle peur – quelle peur ?– de voir les territoires s'occuper d'eux-mêmes. Résultat : on a rétabli dans le projet de loi un véritable droit de veto pour la région quittée, sous la forme d'une délibération qui permet à une minorité de blocage des deux cinquièmes de s'opposer au rattachement d'un département à une autre région.

Revoilà le dispositif parfaitement verrouillé, donc inapplicable !

C'est pourquoi nous proposerons une nouvelle fois de remplacer ce droit de veto par un avis de la région de départ, en amont des délibérations concordantes du département et de la région d'accueil. Une solution tellement plus logique !

À défaut, nous proposerons une solution de repli – sait-on jamais - consistant à substituer, pour l'avis de la région quittée, la majorité simple à la majorité des trois cinquièmes, majorité qualifiée dont je tiens à signaler qu'elle n'est exigée pour aucune autre décision d'une assemblée locale.

Au cours des précédentes lectures, j'ai défendu, au nom du groupe écologiste, divers amendements tendant à créer des dispositifs nouveaux pour faciliter les redécoupages territoriaux. Je n'y reviendrai pas cette après-midi en cette ultime lecture, mais je me permets de prendre date. En effet, les écologistes ont toujours défendu, sur les questions d'organisation institutionnelle, des propositions qui, de prime abord, peuvent sembler originales, au point de provoquer parfois quelques quolibets – notre ancienne collègue Hélène Lipietz et moi-même en avons plusieurs fois essuyé –, mais qui finalement font leur chemin.

Ainsi, il y a quelques années encore, défendre des schémas prescriptifs régionaux n'était guère populaire dans cette assemblée.

M. Jean-Jacques Hyest, président de la commission spéciale. Attention !

M. Ronan Dantec. Nous en reparlerons pourtant dès demain.

Je subodore même que l'adoption du suffrage universel direct pour les intercommunalités, à laquelle les oppositions sont encore vives dans notre hémicycle, n'est plus qu'une question de temps,…

M. Jean-Jacques Hyest, président de la commission spéciale. Certainement pas !

M. Ronan Dantec. …  car c'est tout simplement le sens de l'histoire.

Le refus par l'Assemblée nationale de voir naître une collectivité unique d'Alsace, en dépit de la volonté clairement exprimée des élus du peuple et des habitants, est inacceptable. De quoi au juste avons-nous peur ? Il faut faire confiance aux territoires, nous le répétons suffisamment dans cet hémicycle.

La question alsacienne révèle, en tout cas, l'absence totale de cohérence et de méthode dans cette réforme.

En vérité, l'absence de méthode saute aux yeux. On aurait pu penser que, convaincu de la justesse de son analyse, aux termes de laquelle les régions françaises sont trop petites, le Gouvernement taillerait à la hussarde une nouvelle carte, en assumant son refus de toute concertation préalable – procédé au demeurant plus que discutable. L'exemple de l'Ouest montre qu'il n'en a rien été : l'autoritarisme réservé à l'Alsace, privée du droit de définir son propre avenir, n'a eu d'égal que la faiblesse manifestée à l'égard de la Bretagne et des Pays de la Loire, les barons socialistes ayant pesé de tout leur poids pour empêcher toute évolution.

M. Ronan Dantec. L'ouest de la France, justement, parlons-en quelques instants. Quelle catastrophe, monsieur le secrétaire d'État, et quel aveu d'impuissance de la part de l'État ! L'incohérence de la réforme est telle que sa crédibilité s'est délitée au fil de la Loire…

À l'évidence, Nantes et Rennes devaient appartenir, demain, à la même région. Elles sont unies par une logique culturelle, comme parties d'un même territoire breton vécu et identifié, mais aussi économique, eu égard au pôle métropolitain Loire-Bretagne, qui réunit Brest, Rennes, Nantes et Angers, mais aussi au rapprochement en cours des universités de ce territoire. Elles sont unies encore par une logique d'aménagement du territoire, puisque l'axe Nantes-Rennes influence tous les territoires environnants. Dire qu'il ne sera pas chapeauté par une région unique, alors que nous voterons au début de l'année prochaine des schémas régionaux prescriptifs d'aménagement du territoire. Nous sommes dans l'absurdité la plus totale !

Hélas, le poids de l'immobilisme a prévalu. Je regrette vraiment que l'État n'ait pas été au bout de la logique. Car il y avait une logique, et une seule : dès lors, monsieur le secrétaire d'État, que le Gouvernement avait accepté une grande région Aquitaine, en sorte que la région Centre se retrouvait seule, la carte pertinente sautait aux yeux : faire deux régions à partir des trois existantes, en coupant Pays de la Loire en deux, était la seule solution. L'État aurait dû prendre ses responsabilités. Il ne peut pas dire qu'il les prend ailleurs, mais qu'il ne les prend pas dans l'Ouest !

M. Jean Desessard. Très bien !

M. Ronan Dantec. Pourtant, telle est la réalité aujourd'hui ! Au bout du compte, nous nous retrouvons avec des régions trop petites ; c'est le cas de la Bretagne, ainsi que M. Dominique de Legge l'a déploré, mais aussi de la région Centre.

Il faut reconnaître, monsieur le secrétaire d'État, que la responsabilité de cette situation n'incombe pas seulement à l'État. Que de postures, que de virements de bord, que de louvoiements de la part des élus de l'Ouest, notamment de Bretagne et des Pays de la Loire ! Vous n'avez vraiment pas été aidé par des élus qui ont préféré la posture à un véritable débat. (M. le président de la commission spéciale rit.)

Réclamer à la tribune la Bretagne historique est facile – je peux le faire aussi –, mais nous savions tous que cette formule ne réglerait pas le problème, de même que nous savions tous qu'aucun consensus n'existait au sujet d'une région limitée à la Bretagne historique, notamment en Loire-Atlantique et parmi les élus nantais, dont l'avis comptait.

Dans ces conditions, il fallait trouver une autre solution, soit que l'État prenne ses responsabilités, comme il l'a fait ailleurs, en construisant deux régions claires – une région Val-de-Loire et une région Bretagne-Armorique – soit qu'il remette le problème en débat dans les territoires, à l'échelle des départements. Le Gouvernement n'a fait ni l'un ni l'autre.

Il est vrai aussi que les élus ont préféré la posture, parce que la plupart des élus socialistes de l'Ouest voulaient le statu quo pour des calculs politiques de court terme ; hélas, ils l'ont obtenu.

Je continue de penser que le projet que j'ai défendu avec plusieurs autres parlementaires écologistes et socialistes, était une meilleure réponse à la complexité de la situation que le slogan de la réunification de la Bretagne. Il s'agissait de faire une région unique Bretagne-Pays de la Loire avec en son sein une entité politique bretonne formée à partir des cinq départements actuels, puisque des fusions de départements sont envisagées ailleurs.

Nous en sommes loin, mais je pense que nous y reviendrons !

En définitive, la discussion de ce projet de loi aura témoigné de l'incapacité de notre pays à organiser le débat public sur le territoire, à forger des compromis et à susciter des dynamiques de consensus.

Une réforme territoriale ne peut être menée qu'avec et pour les citoyens et les acteurs des territoires. Or les mécanismes de participation citoyenne que nous avons proposés ont été systématiquement rejetés : la loi qui sera adoptée ne fera pas avancer d'un pouce la démocratie participative locale ! C'est regrettable, parce que cette démocratie pourrait être complémentaire de la démocratie représentative, et faire renaître le désir du débat public, de l'investissement politique et, tout simplement, du vote – car l'abstention progresse aussi aux élections territoriales.

Il y avait place pour la consultation et l'initiative citoyennes dans les processus de redéfinition des limites territoriales ; à cet égard aussi, une occasion a été manquée.

Pour conclure, monsieur le secrétaire d'État, et parce que j'arrive de Lima, j'attire votre attention sur la conférence des parties à la convention de l'ONU sur le changement climatique, qui se tiendra en décembre 2015 au Bourget. Enjeu majeur pour l'avenir de l'humanité et temps fort pour le rôle de la France sur la scène internationale, ce sommet doit être au premier plan des débats qui animeront notre pays en décembre prochain, parce que la mobilisation des territoires et celle des citoyens sont des leviers indispensables pour enrayer le dérèglement climatique en cours.

Or nous craignons que la parfaite concomitance de ce sommet et des élections régionales ne brouille les débats. Il convient d'autant plus de réfléchir à ce problème, qui est aujourd'hui sur la place publique, que les régions joueront désormais le rôle déterminant de chef de file pour l'énergie et le climat, et qu'elles seront bientôt chargées d'élaborer les schémas prescriptifs d'aménagement durable du territoire, qui incluront les schémas régionaux du climat, de l'air et de l'énergie.

Organiser les deux événements en même temps n'a donc pas grand sens. Il faudrait que, au lendemain de la conférence sur le climat, les acteurs régionaux réfléchissent à la manière de se saisir du cadre défini à Paris pour agir dans les territoires. Au lieu de quoi, on s'apprête à faire les choses dans le mauvais ordre – une fois de plus, mais c'est presque une tradition !

Monsieur le secrétaire d'État, je vous avais interrogé sur ce sujet lors de la deuxième lecture et je dois admettre que votre réponse m'avait laissé un peu sur ma faim. Je continue de penser qu'il serait plus logique de repousser les élections régionales au début de 2016.

En définitive, j'ai le sentiment que la réforme des délimitations des régions, qui aurait pu emporter l'adhésion des citoyens, parce qu'il existe une demande forte de rénovation de la vie publique – en témoignent les débats vigoureux, les manifestations et les diverses expressions dans nombre de territoires –, va continuer d'alimenter la suspicion et l'anxiété au sujet de la capacité de l'État à mener des réformes cohérentes. Dire que l'objectif affiché était inverse !