Accueil Actualité « Morts pour la paix » : trois questions à Leila Aïchi

« Morts pour la paix » : trois questions à Leila Aïchi

Leila Aïchi défend une proposition de loi pour honorer la mémoire des journalistes et humanitaires morts dans l'exercice de leurs missions. Explications.

Dossier législatif

 

Quel est l’objectif de votre proposition de loi ?

La proposition de loi que je présente devant le Sénat cette semaine est très simple. Dans le cadre de la Journée Internationale de la paix fixée par l’ONU le 21 septembre, je souhaite que la France rende officiellement hommage aux journalistes et travailleurs humanitaires morts dans le cadre de leurs activités sur le terrain. Ces personnes œuvrent chaque jour, dans des zones instables et dangereuses, afin d’instaurer une paix durable et promouvoir la liberté d’informer. Il s’agit là de deux impératifs fondamentaux afin de « gagner la paix ».

En effet, « gagner la paix » semble aujourd’hui tout aussi difficile que de gagner la guerre. Les conflits d’aujourd’hui ne peuvent être réduits à la seule approche sécuritaire. Une guerre n’est vraiment gagnée que si la paix est préparée au travers de processus d’assistance, de stabilisation, de reconstruction et de mobilisation de l’opinion publique. Et c’est alors que les acteurs de la société civile sont indispensables puisqu’il ne s’agit pas seulement de sécuriser une zone mais d’apporter une aide la plus complète qui soit.

Cette loi est largement attendue par les ONG et les associations de journalistes qui payent, au quotidien, un lourd tribut au service de la paix. En effet, depuis 2008, 665 journalistes ont été assassinés dans l’exercice de leur métier, et entre 1990 et 2000 près de 700 travailleurs humanitaires ont perdu la vie.

Quelles sont les conséquences concrètes de cette loi pour les citoyens français ?

Cette proposition de loi a une portée symbolique et un faible effet normatif. Elle s’inscrit dans le cadre du devoir de mémoire qui a toujours été érigé en principe fédérateur par la France mais qui nous paraît ici être lacunaire. Il s’agit d’un travail de sensibilisation, de mobilisation et de pédagogie.

En outre, l’instauration de cette journée d’hommage nationale ne représentera une charge supplémentaire ni pour l’Etat ni pour les citoyens français. Elle n’engendrera pas non plus un nouveau jour férié. Là n’est pas l’objectif. Il s’agit simplement d’une reconnaissance solennelle. Les journalistes et les humanitaires sont partie-prenantes à la politique de prévention des conflits de la France et sont des vecteurs essentiels de paix.

Nous n’acceptons pas l’argument selon lequel cette proposition de loi viendrait amplifier « l’inflation commémorative » que certains dénoncent aujourd’hui. Ce point nous paraît être hors de propos face à l’engagement et au sacrifice de ces hommes et de ces femmes. Au contraire, la France s’honorerait à promouvoir la reconnaissance des « combattants » de la paix d’aujourd’hui.

Pourquoi proposer une telle loi maintenant ?

Je n’ai pas attendu les évènements récents pour déposer ce texte. En effet, j’en avais le projet depuis le début de mon mandat mais malheureusement l’actualité nous a rattrapés.

J’avais déjà interpellé les Sénateurs et les Sénatrices sur ce sujet lors de l’examen du projet de loi fixant au 11 novembre la commémoration de tous les morts pour la paix. Je souscris au principe de non-discrimination des morts. Il me paraissait donc inconcevable que nous ne reconnaissions pas l’ensemble des acteurs impliqués aujourd’hui dans la gestion des conflits.

Ce texte devait être examiné en mai dernier au Sénat et déjà à cette époque il avait pris une dimension toute particulière à la suite des assassinats de Ghislaine Dupont et Claude Verlon au Mali et celui de Camille Lepage en Centrafrique.

Nous le voyons tous les jours, la nouvelle donne géopolitique se caractérise par des conflits inter et infra étatiques où les populations civiles sont les premières victimes. Face à leur détresse et précarité extrême, les travailleurs humanitaires sont en première ligne au même titre que les journalistes, relais essentiels de l’information auprès des opinions.

Imaginez-vous un seul instant, une zone de conflit sans humanitaire et sans journaliste ? Cela serait une catastrophe, un conflit oublié.