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Débat sur la Syrie au Sénat : Intervention de Leïla Aïchi pour le Groupe écologiste

 

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Séance publique - 15/09/2015

Leila Aïchi 

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur le Président,

Monsieur le Ministre,

Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces Armées,

Mes cher(e)s collègues,

L'annonce faite par le Président de la République le 7 septembre d'effectuer des vols de reconnaissance au-dessus du territoire syrien et les bombardements annoncés il y a quelques heures correspondent, en pratique, à envisager l'extension de l'opération Chammal aux zones contrôlées par Daech sur le territoire syrien.

Dans le cadre de la lutte contre Daech, une extension de notre intervention paraît logique puisque cette organisation terroriste se joue des frontières.

Des deux côtés de celle-ci, Daech y assoit sa domination barbare, au travers d’une stratégie médiatique de l’horreur et démontrant chaque jour un peu plus son goût pour les pires des exactions et son absence totale de respect pour la vie humaine.

Des deux côtés de celle-ci, Daech entend petit à petit s'enraciner et pour se faire, se donne les apparences d'un Etat.

Combattre cette organisation obscurantiste afin d'y mettre un terme est un impératif auquel souscrit bien évidemment le groupe écologiste. Mais une fois ce contexte général posé, des questions persistent quant au manque de clarté de la politique étrangère française dans cette région.

Nous vous avions alerté en janvier dernier sur les dangers de limiter la lutte contre Daech à une seule approche irakienne. Il s’avère que nous avions raison ! En l’absence d’une vision globale et régionale, nous avons perdu de précieux mois…des mois pendant lesquels la situation sur place n’a fait qu’empirer.

Daech concerne à la fois l'Irak et la Syrie !

J’en profite ici, pour regretter, une fois encore, l’absence criante d’une Europe de la Défense. Le résultat n’est pas à la hauteur de nos ambitions. Pourtant, il est clair, et même très clair, que l’absence de défense européenne est une chance supplémentaire pour le terrorisme.

En outre, le point central pour les écologistes - comme nous l'avions déjà souligné lors des débats sur l'opération Chammal - est de ne pas s'enfermer dans une logique court-termiste, uniquement militaire et dépourvue de toute stratégie politique à long terme. Une intervention de cette nature doit impérativement s'accompagner d'une stratégie de reconstruction de la zone afin de mettre un terme au cercle vicieux des Etats faillis.

Soyons conscients que les erreurs du passé ont mené à de nouvelles violences et à de nouvelles déstabilisations dans la région. Nous le savons tous ici, l’invasion anglo-américaine de l’Irak en 2003 et l’éradication des structures civiles et militaires du parti Baas qui a suivi ont contribué à l’avènement de Daech. Et pourtant, le parti Baas était historiquement un parti laïc défenseur des minorités religieuses.

Il semble également urgent d'adjoindre une dimension humanitaire.

Force est de constater que l'action de la coalition, sous leadership américain, est surtout construite autour d'une logique de légitime défense et ne s'accompagne pas d'une réelle stratégie politique régionale, pourtant indispensable. Nous le regrettons vivement Monsieur le Ministre !

Sur ce point, les interrogations que nous avions soulevées il y a maintenant plusieurs mois persistent toujours!

En effet, s’impose à nous la conciliation entre les vues antagonistes de la Turquie et de la Russie quant au pouvoir syrien. Ces vues antagonistes sont un obstacle à toute solution pérenne à la guerre civile qui ronge ce pays.

Se pose également la question du possible rôle de l'Iran, soutien du pouvoir syrien mais aussi puissance régionale de premier plan, dans le règlement de la crise et avec qui nous avons aujourd’hui un objectif commun.

Il est nécessaire de pouvoir discuter avec nos partenaires du Golfe pour qu’ils s’intègrent de manière cohérente dans une stratégie régionale.

Il est également indispensable qu’Israël soit partie prenante du règlement politique de la situation.

Enfin, l'on peut également légitimement soulever le problème de l'instrumentalisation de la lutte contre l'Etat islamique de la part de la Turquie pour s'en prendre à la minorité kurde.

Quelle est la position de la France à l’égard de l’ensemble des acteurs de la région Monsieur le Ministre ? Il s’agit là d’une question majeure !

Plus encore, comment pouvons-nous prétendre combattre Daech sans nous attaquer aux sources même de cette organisation ?

D’où vient l’armement ? D’où vient le financement ? Qui sont les intermédiaires ? Qui sont les clients ?

Si la coalition ne parvient pas à contrôler ces réseaux au travers d’une action concertée et transparente nous ne serons jamais en mesure de nous prémunir contre toute importation du conflit sur notre territoire.

Comment prétendre mener une politique étrangère rationnelle sans s’attaquer au coeur du problème. Nous avons déjà perdu trop de temps !

Seule une stratégie globale est à même d'assurer une résolution durable du conflit. Il s’agit de la seule justification possible à toute intervention militaire pour le groupe écologiste.

Pour ces raisons, il est du devoir de la France d'oeuvrer afin d'inscrire les actions actuellement menées dans un cadre authentiquement multilatéral. Il ne s'agit pas de dire qu'une telle solution serait miraculeuse ou d'entretenir une quelconque mystique du multilatéralisme.

Une seule chose est sûre : les antagonismes en présence dans la région ainsi que les profondes divergences d'intérêts rendent illusoire toute résolution durable de la crise tant que l'action de la coalition reposera sur le seul leadership militaire américain.

Nous ne pouvons pas faire l’économie de la question de nos rapports avec le pouvoir syrien. La France doit adopter une position pleine et entière sur cette question. Nous ne pouvons pas refuser de dialoguer avec Bachar el-Assad, tout en entamant des discussions avec « des éléments du régime ». Ces derniers sont-ils moins ou plus coupables que Bachar el-Assad dans le bombardement des populations?

Alors que plusieurs de nos partenaires européens ont déjà décidé de franchir le pas, nous devons à notre tour faire preuve de pragmatisme !

C’est justement parce que nous refusons d’utiliser tous les canaux de communication dont nous disposons que nous n’arrivons pas à contenir la progression de Daech. Dans ces circonstances, que cela nous plaise ou non, Bachar-el-Assad est un interlocuteur inévitable.

Il y a deux ans déjà je vous alertais sur le danger de massacres intercommunautaires si Bachar-el-Assad était fragilisé. Force est de constater que cela s’est réalisé. J’en veux pour preuve le massacre, entre autre, de la minorité chrétienne et des Yazidis. Punir le régime de Bachar el-Assad n’est qu’une réaction de court terme. La solution à ce conflit est avant tout politique.

Le Président de la République a souligné que Bachar-Al-Assad ne pourrait rester au pouvoir et que la question de la transition démocratique serait inévitablement posée. Nous avons certes, de fait, un ennemi commun et dans ces circonstances, frapper Daech sans pour autant favoriser le régime syrien relève d’une stratégie irréaliste sur le terrain.

Si le départ de Bachar-el-Assad dans le cadre d'une transition vers un gouvernement d'union nationale s'impose, les circonstances de ce départ restent toutefois à préciser. Le pouvoir syrien bénéficie en effet du soutien de la Russie mais aussi de l'Iran, acteur régional qu'il convient d'associer à une stratégie de sortie de crise.

Il nous faut également nous interroger sur la forme que prendrait ce gouvernement d'union nationale. L'opposition syrienne, même avec notre soutien, est-elle capable d'étayer un tel gouvernement? Si le but est la stabilité politique et la paix civile, cette question doit être légitimement posée.

Monsieur le Ministre, avec qui discutons-nous ? Nous devons une fois encore tirer les leçons du fiasco libyen. En Syrie, donner le pouvoir à une opposition fut-elle démocratique mais sans relai sur le terrain et fortement fragilisée – et nous le regrettons - mènerait à coup sûr à l’éclatement du pays, à l’embrasement de la région et à la démultiplication des foyers du terrorisme international. C’est une question de pragmatisme.

Enfin, et je conclurai sur ce point, l'action que la France envisage en Syrie ne doit pas venir occulter la question de l'accueil des réfugiés qui fuient le triste sort qui est le leur en Syrie. Nous ne pourrions prendre prétexte de la lutte contre Daech pour considérer que la France fait sa part.

L’Europe doit se montrer à la hauteur et c’est en ce sens que nous approuvons la proposition de Jean-Claude Juncker visant à réduire les fonds structurels versés par l'Union européenne aux pays qui rejettent l'idée de quotas de répartition des réfugiés.

Mes cher(e)s collègues, entendons le grand élan de solidarité dont font preuve, aux quatre coins du pays, bon nombre de concitoyens, qui par des initiatives concrètes nous rappellent que l'accueil, la générosité et l'ouverture font partie de l'âme de la France. Soyons à la hauteur de cet élan.

Je vous remercie.

(seul le prononcé fait foi)